Voyage à LineA
Blanche! La page est blanche, comme les grandes plaines de Sibérie avec leurs bouleaux en tenue d' hiver; mais si peu serrés qu' on hésite à parler de forêt. Immaculée, enfin pour l' instant. Nulle troïka, nul troupeau de rennes en quête de nourriture, ni éleveurs nomades.
Mais voilà qu' un vent froid la tourne et qu' apparaît page deux un essaim de mots, tels des étourneaux qui soudain voudraient donner un sens collectif à leurs vols désordonnés. Il se pose, puis était, puis une puis fois accompagnée comme toujours de ses fatidiques trois petits points...
Il était donc une fois... - selon la formule qui sent les bistrots à bière belges - ABAKI, fils de Maria et d' un père dont Maria ne parle jamais...Elle lui a seulement dit: "ton père n' est plus là, alors travaille et surtout gagne de l' argent". Alors après quelques études, il a visé Wall Street, temple de l' argent gagné avec celui des autres.
Et déjà la page trois vient vous défaire de vos attaches rassurantes du 77. Plus d' amarres qui vous retiennent à quai au bord de la Marne, ou du Loing paisible; pas de frères Morin si sages entre deux débordements aléatoires. Pas d' Yonne rageant de n' être point reconnue comme la grande sœur de la Seine...Vous voilà parti à l' aventure, prisonnier à fond de cale dans les mains de l' auteur. Tremblant tel un clandestin, tout juste autorisé à lire...
Page 4ème Avenue.. ABAKI, cambiste, traverse le quadrillage serré du sud de Manhattan. Au Stock Exchange l' excitation st à son comble; la US Strong Company a vendu le contrôle de son capital à la Chinese Bank! Mais ABAKI a du mal à se concentrer car sa question est ailleurs..."Qui est mon père?". Questionnée, Maria reste toujours évasive...: "Non, tu n' as pas été conçu à New York".
Page treize, il est très angoissé par le stress des multiples écrans qui hantent son travail. Travail, drôle de nom pour un truc où on surveille le capital des autres non-travailleurs sans bouger de son tabouret ergonomique.
Alors pour aller au-delà de ses écrans, où ce sont les logiciels qui prennent les décisions avant même que l' on puisse réfléchir en humain, il rêve de partir en Europe, continent incroyable - pas aussi vieux que la Chine-, et pourtant si adulte par rapport à New York et ses croisements rue/avenue à angle droit.
"Tu pars en Europe?", l' interpelle un copain de la Last Ohio and Standard Equity Corporation. " La contrée des ruines? Y' a partout des tas de pierres qu' ils appellent des châteaux! Sont incapables de raser tout çà et de faire du neuf!". Mais ABAKI sent qu' il a - enfoui tout fond de lui-même - un besoin vital d' y aller. Il devine qu' en Europe l' accumulation des siècles n' a pas été totalement éclipsée par la tyrannie du maintenant. Pour qui cherche quelqu' un dans son passé, c' est un espoir.
Dans l' avion, il a bien le sentiment de tourner une page, sans pourtant que la précédente ait été si lourde, mais un espace s' est ouvert en haut de la page et dans son esprit. Un nouveau chapitre, quoi!
Page 17, pour son premier séjour su ce continent encombré d' Histoire, il a choisi la France, terre mythique où les armées US se sont couvertes de gloire, sans l' infamie d 'une retraite désastreuse. Il s' est quand même laissé séduire par un coin chic où il y a un casino; encore un endroit où l' argent passe de mains en mains sous l' effet du hasard que certains ont la folie de vouloir contrôler. Avec simplement moins d écrans que dans sa routine quotidienne...
Le voilà donc surfant sur la plage noire de Biarritz. En équilibre instable sur une vague déferlante, habitué comme tout cambiste qu' il est à la montée et à la chute des cours qui précipitent les projets dans une eau écumeuse. Différence majeure: ici les vagues sont réelles, à toucher.
Surfer, cela vous évoque vos amours passés, dans cette ile St-quelque chose, où Celia était devant vous si nécessaire et immanente - comme perpétuelle -. Vous vouliez l' inviter à Deauville, mais elle avait trouvé çà trop banal. Elle préférait les magasins ultra-chics et par conséquents ultra dispendieux de ces lieux lointains à classe unique. Ou les ruelles de marins de Trouville, en pente vers la Touques et ses mouettes ricaneuses.
Celia aimait se regarder dans son miroir vénitien, bordé de volutes noires, en démêlant ses cheveux avec ses doigts fins. Soupirant en repensant à cette gondole qui glissait au-dessus d' une eau à l' odeur masquée, comme tout le monde à Venise une eau douce sous une eau salée, qui croire dans cette commedia dell aqua?
Ayant pris une longue pause - trop longue au gout de ses patrons! -, ABAKI pousse au Nord, fasciné par la longue côte sableuse, plus étirée que celle du Cape Cod, et se retrouve page 21 à 21h en haut de la dune du Pilat, où il s' attarde devant un beau coucher de soleil brodé de nuages roses au-dessus du banc d' Arguin; si beau qu' il rêvasse...oubliant qu' il n' arrive pas à imaginer comment ses parents ont pu se rencontrer à trois continents de distance. Pour tous les immigrants, l' Amérique est une destination finale, pas un mi-chemin entre Japon et Europe!
Dans l' avion du retour, au-dessus de cet Atlantique qu' il a re découvert par l' Est, il se demande pour la première fois si son père était vraiment japonais. Pourtant son prénom sonne un peu comme une pièce de théâtre Nô, ou un coup de Go.
Page 24 A la Bourse de New York, çà se complique. Son boss a recruté un chinois, et ABAKI se sent glisser vers la sortie, comme en surfant sa dernière vague-tuyau à Biarritz. Il essaie bien de conjurer le sort en sortant du Subway dès City Hall le matin pour trainer dans Chinatown et s' imprégner de la culture chinoise, mais rien n' y fait! Ni les nems, ni les soupes de nouilles chinoises n' empêchent les OPA de se succéder; la rue du Mur tremble et la Grande Amérique devient une annexe de l' Empire du Milieu.
Puis vient la grande crise d la page 29! Il voudrait tout plaquer et partir u Japon, apprendre e GO pour s' insinuer enfin dans la tête de son père qu' il ne connait pourtant pas. Mais Maria refuse de l' accompagner au Japon.
Après de longues palabres, sa mère consent enfin à le suivre, mais en Europe. Quitte à trembler pour qu' il découvre son secret, autant être avec lui mais ni trop loin, ni trop près de la vérité.
Alors ce sera l' Espagne, où elle sait pourtant qu' elle ne lui montrera pas l' endroit où son père et elle ont connu leurs premiers émois. Les voilà à Madrid, puis dans la Mancha où elle pastiche Cervantès en disant à son fils que courir après les moulins ne conduit le plus souvent qu' à découvrir que tout n' est que du vent.
Devant Tolède qu' elle regarde de la route extérieure, sous un soleil de métal, elle sait que le ravin qui s' enfonce devant eux sera toujours celui qui séparera ABAKI de son père...
A Grenade, il profite de la fraicheur savamment créée par les architectes de l' Alhambra pour se mettre en "Pause", dans un monde où l' essentiel de la Vie c' est l' eau.. Une eau amicale qui s' écoule à petites vagues. Sans le fracas des rouleaux de l' Atlantique.
Maria est intensément concentrée sur les réactions et impressions de son fils. Elle a fait un effort pour rapprocher ABAKI de son père - ou plutôt des événements qui l' ont vu disparaître -, mais elle reste passive sans apporter de détails. A ses yeux, ABAKI doit encore poursuivre son voyage, étapes par étapes.
Rentré à New York page 31 au 31ème étage de sa tour, ABAKI rentre dans son studio, et va à la fenêtre regarder le soleil bas qui tente d' éclairer le Parc Central cerné de ces pics agressifs comme les cheminées de fées des Pyrénées.
Page 33 ABAKI sent que sa quête s' enlise, comme un marcheur autour du Mont St Michel. Le coefficient de marée est faible et l' eau tarde à découvrir l' estran qui lui réserverait peut-être une surprise précieuse. Le temps s' est ralenti, presque suspendu, et semble satisfait de cette immobilité sous un ciel à peine voilé de nuages pales.
Mais lui ABAKI n' est pas satisfait. Les cotations se suivent secondes après secondes, New York est sous la neige, et ABAKI reçoit une lettre d' un ancien camarade étudiant qui lui signale un vieux navigateur dont le nom ressemble au nom de jeune fille de sa mère. Et qui avait rêvé de Vasco de Gama et de Magellan. Les OPA chinoises déferlent comme les vagues de Biarritz, mais - c' est décidé!- il part en Terre de Feu.
Page 38, le voilà à Linea, petit port désert tout au sud de l' Argentine, et presqu' aussitôt embarqué sur un rafiot - y' a pas d' autre mot pour désigner la barque à vapeur dont même le Patriarche Noé n' aurait pas voulu -, et sur lequel il a trouvé place moyennant quelques pesos.
terre de Feu, montagnes inondées et menaçantes les unes après les autres, repoussant à chaque cap doublé les espoirs de sortie en Pacifique. mais le temps est épais, et dans un vent perturbé permanent l' air - pourtant quasi-glacial -, est volcanique. Pour ABAKI, l' atmosphère est en fusion comme un midi en plein Sahara. Fusion de la multitude des iles et de son sentiment de n' être qu' un misérable atome qui manque cruellement d' un hier identifié.
Ici l' auteur hésite... Sortir ABAKI d' un fiasco de gamin, ou profiter de ce hors-sol hors-temps pour laisser un papillon se poser sur la paroi de papier d' une pagode, agaçant le bonze qui cherchait la méditation, et déclencher en ondes successives un tsunami impromptu sur les côtes de la Nouvelle Calédonie...
Mais l' Océan est là - page 40ème rugissante - avec ses larges lames aux creux légendaires masquant la moindre embarcation aux yeux qui auraient eu l' imprudence de se risquer au même moment dans le creux voisin, derrière une crête toute pétillante d' écume...
Finalement, l' Océan décide que le Japon n' est ni le passé d' ABAKI, ni son avenir. Le rafiot vire à tribord et remonte vers le Nord, en longeant les côtes du Chili.
Dans l' autobus chilien qui rejoint l' aéroport dont rêvait Mermoz, ABAKI se sent loin, très loin de chez son père...
Page 41 Vous commencez vous aussi à ne plus savoir où vous êtes. Le marque-page est tombé pendant votre sommeil, le ramasser vous gifle d' une lumière crue: par la fenêtre - le seul écran souriant de votre logement - une éclaircie vous fait un clin-de-ciel.
Serait-il temps d' aller dans votre garage pour prendre votre vélo, et aller escalader la Dame Jeanne en Forêt de Fontainebleau?
Page 42ème rue, ABAKI se faufile entre les taxis jaunes et donne dix cents à la machine à journaux. Là, en première page, un Sévillan portant quasiment le nom de son père se plaint de l' accueil efficace - c' est-à-dire indifférent et brutal - reçu au comptoir de la ligne USAirlines; ce qui l' a obligé à passer une autre nuit dans la Grosse Pomme.
C' est lui! La voix du sang hurle dans ses veines: "pars à Séville!". Demain, se dit ABAKI. Le temps de convaincre un copain pour prendre sa place devant les écrans aux chiffres aussi sautillants et trompeurs que les machines à sous de Las Vegas. Sauf qu' à Vegas, vous êtes seul à tirer sur le manche pour tenter la chance. Ici, rue du Mur, vous êtes des milliers d' otages à dépendre en simultané des logiciel qui réagissent, voire anticipent les réactions des autres logiciels, et précipitent donc parfois les crashs soi-disant inattendus.
Arrivé à contre-saison page 47 dans l' ocre clair de la ville de Carmen, ABAKI sent son cœur battre comme celui d' un torero avant d' entrer dans la fameuse arène. Devra-t-il esquiver la force animale de sa volonté de savoir, et en finir en tuant à l' épée son inquiétude, ou se défiler piteusement en acceptant cette ignorance permanente, mais qui érode sa personnalité de l' intérieur comme un torrent creusant une grotte ouverte dans un méandre sous Rocamadour...?
Dans le salon de l' hôtel, il feuillette La Sierra, une feuille andalouse. Andalouse, mais un encart en première page parle de l' attentat de l' ETA à Bilbao. trois morts; et on recherche Manuel ABACHI qui serait reparti se réfugier en France à Bidart. ABAKI respire longuement l' air tiède espagnol. Alors c' est çà ? Manuel serait-il son père? Un frère, un oncle au-delà des Pyrénées?
Les Pyrénées? Çà lui revient vaguement page 64, 65, 66.. Les parents avaient dit:"Allez! On franchit les Pyrénées!" Et ils avaient découvert la grande Cité de Carcassonne à triple enceinte, bien plus grande que l' extrémité Sud de Manhattan seulement entourée d' un modeste Mur. Ah oui! Il y avait aussi des châteaux en pierre blanche, tous perchés sur une butte par peur des intolérants.
Page 68 Cette fois-ci, ABAKI a poussé sa mère jusqu' aux aveux: " Oui, ton père était un résistant basque - donc ni français, ni espagnol -. Il est mort dans une tentative d' attentat".
Page 72 ABAKI est entré en lui-même- sa quête est terminée. Fini ce déséquilibre anxieux qui l' emportait ailleurs, toujours ailleurs.
Quant à vous, le chemin de Compostelle n' est pas terminé, les dernières pages sont lourdes et se passeraient bien d' être tournées et retournées, car vous n' y êtes plus.
Les mots sont collé sur le papier, comme englués dans la glaise des champs de vos ancêtres betteraviers. Les mots ne vous parlent plus, et il vous reste encore à découvrir comment s' interrompt le destin de l' auteur caché derrière ABAKI. Pour cela il faut encore grimper l' avant-dernier paragraphe page 76, ce Canigou qui se dresse devant vous.
Et là, franchi le col, la dernière page - blanche comme sa compagne la une - vous offre une gigantesque pâleur crépusculaire, un peu lasse mais aussi intense qu' une aurore boréale qui jouerait aussi en matinée. Au ciel, les trainées de nuages s' effilochent en silence vers l' Est, désireuses d' être peintes comme accrochées au phare de Collioure.
Et la 77 vous dit affectueusement: "Va, maintenant tu peux aller lire ailleurs..."
Alors vous refermez le livre, et rangez le marque-page.
Févier 2025