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Vert-Galant

     Malgré la nuit déjà tombée, le Mont-Sacré se détachait au loin, sur la plaine, comme une réclame pour Dysneyland ou un fond d' affiche électorale. Léger pôle de lumière, si proche qu' on s' attendait presque à en sentir l' odeur d' encens, il se détachait sur l' horizon noir de cette fin de journée de Décembre.Sur la plate-forme, les voyageurs attendaient, par paquets, éparpillés comme un sac de billes renversé par mégarde par un Bon Dieu négligent.

     Soulevée entre ciel et terre, la gare n' était ni du monde de la réalité, ni du monde du mystère. Elle était exactement dans le vide, dans "l' entre-deux". Entre deux vents comme un gigantesque hamac de béton et de fer suspendu dans l' éther. Entre deux mondes, celui du bizness ( comme l' écrivent les russes ) avec en arrière-plan la Grande Arène futuriste où les jeux du sport et du spectacle avaient pris l' habitude de rassembler les foules, et celui, - quand Normelle se retournait-  où elle devinait dans l' obscurité qui se densifiait les hangars en décrépitude, les briques effritées, les jardins à l' herbe rare à l' approche de l' hiver, les rues coupées entre deux destins, les murs qui ne cachaient plus grand chose, et les trottoirs tout neufs foulés par des passants transitoires, pressés de retrouver la lumière, ou âme qui vive ou qui écoute.

     Après ses cours de BTS, Normelle attendait le train, dans le froid, à peine protégée par son jogging de surfeur dont la marque n' était d' aucun secours contre le froid qui durcissait, et par un vieux manteau court qui lui venait de sa tante Hélène.

     Ce train n' était jamais là quand on s' y attendait. En avance, en retard, sans relation avec les indications des tableaux, il devait aussi laisser passer le train des riches comme elle l' appelait, celui qui emmenait tous ces gens aux expos ou à l' aéroport. Mais sur sa ligne, celle du Vert-Galant, il n' y avait que de la tristesse. Elle pensait que rien ne l' attendait chez elle, mais était-elle vraiment chez elle dans le pavillon de son oncle? Doublement mitoyen, il ne lui permettait pas de dire facilement bonjour aux voisins par la fenêtre.

     Elle se remit à marcher un peu pour tromper le froid.

     Depuis le début de l' Avent, il n' y avait plus de matins, ni de soirs d' ailleurs. Levée dans la nuit pour être à 8h en cours, elle passait directement de la nuit au jour sans s' en apercevoir, et en fin de journée, c' était pareil. Une vie en noir et blanc, avec seulement des lumières blanches sur la plaine ou à l' horizon, ou encore le doux halo d' argent de la Grande Arène éclairée par dedans comme les armoires à bibelots de sa grand-mère qui la fascinaient tant en ce temps-l.

     Nuit, jour, nuit, jour, telle un feu d carrefour, sa vie clignotait ainsi depuis que son père quitté par sa femme l' avait placée chez un vieil oncle pour qu' elle étudie "à Paris". L' homme était avare, près de ses sous; on le surnommait Tonton le Pingre. Et avec çà chiche sur son argent de poche. Pour l' instant, ses poches lui servaient surtout à tenir ses mains à l' abri du froid.

​  Elle en avait encore pour deux ans avant d' espérer entrer dans la vie active comme ils disent avec son diplôme d' assistante trilingue en poche, qui lui permettrait de côtoyer enfin ces voyageurs qu' elle voyait passer devant elle dans ces trains qui ne s' arrêtaient toujours pas.

      Dans la nuit, les lumières lui faisaient presque mal. Pourtant, les milliers de petites lumières composaient finalement un noir brillant, plus intense sur la plate-forme, plus large aussi autour de la Grande Arène.

     Elle n' avait pas sommeil, car le temps s' était arrêté dans cette attente d' un impossible train. De temps en temps, quelques voyageurs faisaient mine de s' intéresser à l' horaire ou de croire à son arrivée, mais la chenille de fer demeurait invisible au bout du quai. La nuit déjà installée ne tombait pas, mais elle déployait le froid, son froid, celui dominateur et sûr de lui comme un boa, et qui vous dit: "vous êtes à moi, à quoi bon bouger pour tenter de m' ignorer"?

    Détournant les yeux d' un couple d' amoureux, elle songea qu' il y avait bien longtemps qu' aucun garçon ne s' était trouvé si près d' elle à lui faire la bise dans le cou, sous les petits cheveux, derrière, là où on ne les voit pas quand on se regarde dans la glace. Pour l' instant, la bise qu' elle sentait dans son cou n' était que celle - froide - du courant d' air permanent qui traversait la gare-hamac.

    Elle aurait bien aimé, pourtant, entendre murmurer doucement ce prénom que ses parents lui avaient donné en souvenir de leur première rencontre. C' était à l' Opéra, à l' entracte de la NORMA, il ne savait pas pourquoi il était venu, mais il l' avait abordé par une boutade sur le jeu de l' héroïne-titre, et son sourire avait depuis éclairé sa vie.

    Jusqu' à son départ.

    Dans le fond, elle préférait son prénom, Carmenilla ou Manonnette aurait été autrement plus difficile à porter.

    Marchant un peu pour se convaincre qu' elle n' avait pas froid, elle manqua se tordre la cheville. Elle baissa le regard, et se pencha pour ramasser des anneaux en métal gris, enlacés comme un casse-tête d 'intellectuel.

    Au contact de ses mains, les cinq anneaux grandirent aussitôt, et se mirent à briller, effaçant le vide alentour. Devenu plus grand qu' elle, l' un deux la fit s' assoir et l' emporta vivement dans les airs, au-dessus de la plaine vers la Grande Arène, éclairée comme en plein jour. Un océan sonore en émanait. Du monde, il y avait du monde, beaucoup de monde! Dix mille, cent mille peut-être...Le monde entier était là, faisant exploser les couleurs de leurs habits, et celles peintes sur leurs visages qui irradiaient la joie.

    Nikka la jaune prit la main de Pablo le rouge, qui saisit celle de Yasmina l' ocrée, qui attira vers elle Trao l' océanien, puis Peter le blanc. Normelle lui tendit une main, et déclencha de l' autre une farandole qui s' allongea à l' infini et se déploya en volutes colorées au-dessus de la plaine.

    Les cinq anneaux avaient eux aussi pris des couleurs: bleu, vert, jaune, noir et rouge. Ils s' étaient gonflés et devinrent des ballons remplis d' enthousiasme qui s' élevèrent vers le ciel et y disparurent.

    L' illumination universelle perdit d' abord ses couleurs, blanchit, puis devint plus claire, et moins intense. La Grande Arène se dilua dans un nuage translucide puis plus sombre, duquel émergèrent les mâts de la plate-forme,  puis progressivement une lumière plus forte, ou plutôt plus concentrée que les autres, se divisa en deux, plus faibles aussi mais plus proches, qui semblaient se diriger vers Normelle qui sentait qu' autour d' elle le vent reprenait chair et chaleur humaine. Les deux phares rétrécirent et laissèrent apercevoir une chenille rouge et blanche qui rompit le grand silence froid par un bruit qui pour la première fois parût familier. Les freins crissèrent, et le train s' immobilisa.

    Normelle se fondit dans la foule qui se poussa pour entrer dans les wagons. Et quand la machine repartit, elle serra très fort ses anneaux, bien au fond de ses poches, pour garder son secret.

  St Denis veille de Noël 2001

 

Désert humide tableau FB.jpg
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