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SoliTerre

     Cinq heures. Dans un ciel de lait, de timides nuages se faisaient discrets, avouaient leur impuissance, et se dissolvaient lentement sous un vent si faible que le temps, paresseux, semblait ne plus s' écouler. tranquille, un épervier scrutait le sol à la recherche de serpents ou de rougeurs.

     Par endroits, la lande était d' or fondu. Et la bruyère humide avait fait taire ses touches violacées.

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     Depuis le début de l' après-midi, Lucien marchait dans une végétation semi-forestière interrompue ici et là par des clairières à gibier...Quelques grands chênes, des hêtres, des châtaigniers, et un maquis de baliveaux, de fougères, d' herbes hautes propices à cacher blaireaux, sangliers et  jeunes faons. 

     Mais ce jour-là, pas de gibier; partant, pas de chien.

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     Le chemin contournait ici un buisson, là un sapin, noire essence incongrue dans cet environnement doucement ocré. Cet après-midi-là, l' automne était devenu permanent, et semblait incapable d' aller au bout de son destin en se colorant de ces feuilles brun-rouge qui évoquent les premières fresques médiévales..

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     Autrefois, Lucien aimait ramasser de rares glands ou châtaignes, et les lancer dans la mare près du chemin.

     Aujourd'hui, nulle âme n' était tentée de perturber son eau grisâtre et sans canards, pour observer les ondes qui prennent possession de la surface, puis s' amortissent et finissent par disparaître...

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     Lucien arriva dans sa cabane, posa sa grosse veste et relança le feu dans la cheminée rustique.

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     Silence. Plus tôt, une pluie sans gouttes avait déjà ramolli les bruits des feuilles dans un vent léger. Hauts perchés dans les cimes des arbres, les oiseaux restaient eux aussi silencieux, faute d' alertes à échanger devant un danger humain ou félin imminent. Et comme ce n' était plus la saison de leurs amours...

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     Le feu commençait à réchauffer les mains et les pieds de Lucien. Mais son dos restait froid, d' un froid humide tenace. Devenu seul, il n' avait pas eu le courage de faire du bois en ramassant les branches cassées par la dernière tempête. "Il faudra que j' y songe" se dit-il.

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     Sur un tabouret en bois, une photo d' Elle attira son regard. Elle qui aimait au printemps découvrir les bourgeons, les feuilles qui se déplient, le vert très tendre des jeunes pousses à l' extrémité des branches, et ces feuilles de hêtre si fines que la lumière passe à travers comme à travers un vase de Gallay. Au printemps, l' espace des branches pétillait des trilles joyeuses des oiseaux. Et l' entour du chalet bénéficiait de son rire à Elle.

     Assis sur un vieux fauteuil crapaud récupéré dans une brocante, il refit des yeux l' inventaire de l' humble cabane. Le petit miroir - fausse fenêtre sur l' extérieur -, le porte-bougie couvert de coulures, la soucoupe vide-poches provenant d' un service dépareillé, tous ces objets retrouvaient une âme, obligeant Lucien à se souvenir des fins de promenade où le bonheur d' être de nouveau ensemble les réchauffait autant que le thé rituel de cinq heures.

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     Il se leva pour fouiller dans le panier à la recherche d' un biscuit ou d' une madeleine sous cellophane. En la déchirant, il sourit à la pensée de cet écrivain qui aurait été bien en peine pour écrire un chef d'oeuvre autour de cette viennoiserie un peu sèche, en l' absence d' un tourbillon de mondanités susceptibles d' endormir la sensation du temps qui passe...

     Les mondanités ne faisaient au contraire qu' aggraver pour Lucien son sentiment de solitude. Il avait bien tenté de se fondre dans la foule, pour oublier Son départ; Mis à chaque fois, le piège  se refermait. "Emportés par la foule" chantait la môme Piaf! Certes! Mais dans la chanson ils étaient deux.

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     La cloche du village sonna six fois. Lucien sortit de sa douce torpeur, respira un grand coup, récupéra l' emballage de la madeleine, étala les rares braises pour laisser mourir le feu, et sortit dans le demi-soir.

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     Il frissonna un peu. Marcher lui fit du bien, et il retrouva le bout du chemin à l' orée de la forêt avec un plaisir inattendu, mélange de sérénité et de soulagement. Devant lui la campagne s' étendit avec un champ soigneusement labouré pour de nouvelles semailles.

     Et les labours, et les haies, et les arbres lointains, lui contaient comme à un enfant - mais sans mot dire! - que depuis qu' Elle n' était plus là, la Terre - cette vieille compagne confiante et fidèle -...était devenue SoliTerre.

 

3 Décembre 2024

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Désert humide tableau FB.jpg
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